novembre 5th, 2011

Café – Lecture jeudi 24.11.2011 à “LAlcazar” de Vendôme

octobre 28th, 2011

Vidéo de Zinc de Livres 2011

Voici enfin (et en images !!!) le compte rendu de la 6e édition de Zinc de Livres

http://www.dailymotion.com/videoxlzscc


octobre 27th, 2011

Quelques mots à propos de Zinc de Livres 2011



Comme chaque année, beaucoup de souvenirs se bousculent dans nos têtes après avoir refermé la page du week-end Zinc de Livres. Joie des rencontres, magie des découvertes et bonheur partagé.

Ce fut un week-end estival qui nous a été offert les 10 et 11 septembre derniers à Vendôme. 38 auteurs nous firent le plaisir de participer à cette 6e édition. Tout a été préparé avec un grand soin par l’association Brouillons de lecture et ses bénévoles afin que ces deux journées se déroulent au mieux pour les écrivains sous la présidence d’Eric Yung.

Dès le vendredi, les auteurs Béatrice Fontanel et Philippe Lechermeier étaient présents pour des interventions scolaires dans les écoles de Saint Hilaire la Gravelle, Naveil, Areines et Meslay. Tous se retrouvèrent le soir même, au Minotaure de Vendôme, avec une douzaine d’enseignants.

Zinc de Livres 2011 débuta officiellement lieu samedi matin avec les discours des partenaires publics dans le parc Ronsard. Durant les dédicaces et lectures, les 38 auteurs furent installés dans 10 bars ainsi que dans le Parc Ronsard où trois barnums et un bar éphémère, animé par la Cave coopérative du Vendômois, avaient été érigés. Pendant les dédicaces des animations ponctuèrent la journée du samedi avec la collaboration de trois librairies vendômoises, la Maison de la presse, Page 10/2, la toute nouvelle Librairie à l’intrigue ainsi que la Librairie du Coin de Châteaudun. Au Parc Ronsard la Cie des Arts Paisibles proposa un spectacle interactif, Le cabaret encyclopédique. Un public conquis était présent. Pendant ce temps, la Colporteuse sur Triporteur sillonnait les rues, offrant aux passants sa voix pour des lectures. Les enfants étaient conviés à la bibliothèque du Parc Ronsard à un atelier d’empreinte gravée animé par Julia Chauson ainsi qu’à une lecture par Magda Kossidas d’extraits du Journal secret du Petit Poucet de Philippe Lechermeier. La bibliothèque accueillit également une rencontre autour de l’ouvrage Tremblements de mères conduite par Nadège Beauvois, présidente de l’association Maman Blues. Dans la cour du Cloître, c’était un hommage émouvant à Jorge Semprun qui était rendu par le comédien Hugo Zermati.

Les lauréats du concours de nouvelle on été révélés, samedi soir, au Minotaure, avant qu’auteurs, bénévoles et partenaires se retrouvent autour d’un somptueux dîner. Suivirent les lectures nocturnes à l’hôtel le Vendôme, Jazz et Polar avec le groupe Why Note, à l’Alcazar, Humour et musique par Piero Moioli, et enfin une lecture Sensualité au Saint Georges avec Pfägen pour la musique. Liska Llorca, plasticienne, était aussi présente au Saint Georges pour exécuter des œuvres picturales inspirées des lectures.

Dimanche matin, le choix était donné aux auteurs entre une visite insolite de Vendôme et deux débats à la bibliothèque dont les thèmes étaient « Quand les mots s’effacent, que reste-t-il ? »  et  « La part autobiographique de l’écrivant en noir ou rose ».

Cette année encore, Zinc de Livres a confirmé son ambition de ne pas cantonner la manifestation littéraire aux lieux habituellement dédiés aux livres. La proximité des auteurs et l’ambiance conviviale favorisent la rencontre humaine. Les membres de l’association Brouillons de lecture savent que derrière les mots des livres se cache toujours une personne qui s’adresse à d’autres qui la liront. C’est un bonheur de permettre qu’ils se rencontrent.

septembre 22nd, 2011

Alice BEAULIEU Concours de Nouvelles ZINC de LIVRES 2011 (cat. collège)

Etranges étrangers

J’accueille souvent des personnes chez moi pour qu’ils découvrent la culture française, pour voir comment nous vivons au quotidien.

Je me souviens de ces étrangers qui étaient venus passer un séjour à la maison. C’était deux personnes qui s’appelaient Estelle et Lucas. Je ne savais pas s’ils étaient en couple, mariés ou seulement amis. C’était au mois de juillet l’année dernière. Ils sont arrivés chez moi, vêtus de leurs habits jaunâtres et leurs bagages à la main. Je leur ouvris la porte : ils rentrèrent, montèrent à l’étage comme s’ils avaient connu depuis longtemps ma maison et allèrent dans la salle de gauche, celle qui allait être leur chambre et ils posèrent leurs bagages. Ils s’approchèrent de moi en me donnant mille euros dans une enveloppe, somme qu’ils devaient payer pour le séjour.

Ils marchèrent jusqu’à la cuisine ; Estelle prit un verre dans la placard et Lucas un gâteau dans le buffet du salon. Il était presque dix-huit heures. Ils se dirigèrent dans leur chambre et me dirent d’une voix sobre :

«  Bonne nuit Mademoiselle. »

Je ne répondis point.

Je n’avais jamais connu de personnes aussi étranges.

Je relus leur  dossier : leur nom était Estelle du Château et Lucas de Belleville, ils habitaient à Montpellier et venaient ici pour une raison bizarre : visiter des maisons de Paris, notamment celle d’Emma Sweet, donc MA maison.

Je m’installai sur une chaise de la cuisine, regardai leurs photos. Estelle avaient des cheveux blonds longs, ondulés jusqu’aux épaules, les yeux verts bleus, sa peau était pâle alors que Lucas avait les cheveux bruns aux yeux verts, sa peau était aussi pâle. Il mesurait un peu moins d’un mètre quatre-vingt, Estelle avait vingt-trois ans et Lucas en avait vingt-quatre. Je sentis mes paupières se fermer doucement et je m’endormis.

Je me réveillai à six heures du matin, assise dans la cuisine, le soleil commençait à peine à se lever et Estelle et Lucas étaient assis en face de moi, le petit déjeuner était déjà prêt. Ils me dirent :

« Bonjour !

-Bonjour, avez-vous bien dormi ? Leur demandai-je »

Ils ne me répondirent pas.

Il y avait sur la table, trois tartines beurrées, un chocolat chaud et deux bouteilles de jus d’orange et des croissants. Je m’installai et posai de plus en plus de questions sur eux : Pourquoi connaissaient-ils si bien cette maison¨en particulier ? Pourquoi étaient-ils venus dans cette maison ? Pourquoi ne répondaient-ils pas à mes questions ?

Je pris mon manteau et allai vivre chez ma sœur pendant cinq jours jusqu’à la fin de leur séjour.

Le jour de leur départ, je retournai à la maison, pour les saluer. Je constatai que la décoration avait été refaite : le carrelage était blanc cassé, les murs étaient bleus et les rideaux violet, les meubles avaient remplacés par d’autres très anciens en bois comme lorsque j’avais emménagé dans cette maison pour la première fois.

Je mis mon manteau dans le dressing, un bouquet de coquelicots était dans un vase sur la table du salon et je regardai autour de moi.

Ma cuisine aussi avait totalement changé : les murs étaient peints en blanc et les meubles avaient changé de place. J’avais avant une cuisine américaine, c’était devenue une cuisine basique. Je montai les escaliers pour regarder les chambres.

Dans une des chambre, il y avait deux lits superposés, dans une autre, un lit de bébé avec quelques jouets et des oursons en peluches, dans une autre encore, un lit à deux places avec un bureau et une armoire .Dans la mienne rien n’avait changé.

Je réfléchis un peu ; depuis que j’habitais ici, je n’avais jamais refait cette chambre je la trouvais tellement belle. Je descendis les escaliers et je partis voir mon jardin.

Dans le pommier, les pommes étaient devenues rouges et une balançoire suspendue à une branche, et des rosiers blancs avait été plantés au milieu de la pelouse verdoyante.

Je retournai dans ma demeure et le couvert était mis, des crêpes avaient été faites. Je demandai à mes invités :

« Mais que se passe-t-il dans cette maison ?

-Nous avons refait la décoration, celle-ci vous plaît-elle ? me demanda Lucas

-Bien sûr que non, c’est pour cela que je l’avais refaite ! Dès que j’ai emménagé dans cette maison, j’ai vite apellé des décorateurs, dis-je

-Vous allez devoir vous y faire, me répondit Lucas

-C’est ma maison, vous allez faire vos bagages et tout de suite !leur dis-je d’un ton énervé

-Et pourquoi cela ? me demanda Estelle d’un ton agacé.

-Calme-toi Estelle, nous allons lui expliquer tranquillement. Asseyez-vous je vous prie.

Lorsque nous étions petits, nous passions nos vacances chez notre mamie. Estelle avait sept ans et moi huit. Nous avions une petite sœur qui s’appelait Léa, elle avait deux ans. Malheureusement, elle est décédée d’une maladie enfantine, dans la chambre à l’étage, dans son lit de bébé, me dit d’une voix triste Lucas.

«  Oui, nous passions nos vacances ici, jusqu’à l’âge de mes neuf ans, jusqu’au jour où notre grand-mère mourut d’une crise cardiaque. Cette maison ne nous a pas été laissée et vous l’avez achetée, nous étions si tristes de la quitter ! me dit Estelle en versant une larme.

-Nous étions très proches de notre mamie, nous nous amusions beaucoup sur cette balançoire, et quand nous étions tristes notre mamie nous faisait des crêpes ou des frites tellement bonnes !! Voilà l’histoire. » me dit Estelle. 

D’un coup, je me sentis coupable, mes yeux versaient des larmes, je comprenais maintenant cette décoration, la balançoire, les crêpes et le jardin.

Lucas dit :

« On ne vous voulait aucun mal, juste retrouver nos souvenirs. Nous allons partir maintenant et vous laisser tranquille. Nous avons appelé des décorateurs pour vous et nous les avons déjà payer, ne vous en faites pas ! Allez, Estelle, il est temps de partir. Merci beaucoup. Au revoir.»

Et ils claquèrent la porte.

Ils avaient laissé une lettre sur la table.

Lucas de Belleville et Estelle du Château

21 Champs – Elysées

34 000 Montpellier

Paris, le 13 avril 2006

Cher Emma,

Merci pour votre accueil, désolé pour notre attitude très étrange, nous n’avons pas été très bavards, nous espérons que vous nous comprendrez.

Prenez soin de vous.

Au revoir.

Estelle et Lucas


Petit mot de l’auteur :

Bonjour ,

Je m’appelle Alice Beaulieu, j’ai 15 ans.

Cette lettre est pour vous parler de ma nouvelle.

J’ai trouvé l’inspiration en me disant que cette histoire nous toucherait tous car on peut avoir envie un jour de retrouver la maison de notre enfance.

J’ai trouvé ce site grâce à une copine qui voulait faire le concours, mais ne s’est pas inscrite. J’ai voulu aussi y participer. Je ne pensais pas le gagner.

Je vous remercie beaucoup

A bientôt

septembre 22nd, 2011

Lauralie LEGUAY Concours de Nouvelles ZINC de LIVRES 2011 (cat.lycée)

Intégrité au service de l’État

- J’ai voulu croire de tout mon cœur que tu étais intègre. Alors que l’on me disait que le gouvernement de ce pays était corrompu, je n’ai pas voulu le croire, j’ai fermé les yeux devant l’évidence.

Les femmes s’éloignaient précipitamment, entraînant leurs enfants par la main. Les quelques passants faisaient semblant de ne pas voir les costumes sombres de ceux qu’ils reconnaissaient être fonctionnaires de l’État. La rue se vidait, plongeant dans le silence. Seul le jeune homme blond, les bras le long du corps, les yeux baissés sur le pavé enneigé, faisait face au groupe discrètement armé accompagnant le président des Renseignements Généraux de l’État. Il était rare qu’ils se montrent dans la lumière du jour ainsi exposés, et les regards lourds que les gardes du corps posaient sur les passants étaient sans équivoque : il fallait qu’ils partent, et vite. Rayto, glacé, se sentit fusillé du regard par une bonne demi-douzaine d’armoires à glace en costume de mafieux ; pourtant, il ne bougea pas. La bouche légèrement entrouverte, les mains au fond des poches, il observait le jeune homme blond, certes extraordinairement grand mais en comparaison de ses adversaires bien trop faible et seul.

- Allons discuter à l’intérieur ! fit le président d’un ton qui se voulait aimable.

- Non, répondit l’adolescent. Si tu as quelque chose à dire, le peuple doit l’entendre, lui aussi.

Il fit un pas en avant, vers son interlocuteur. Les gardes du corps frémirent, mais leur supérieur demeura immobile. Rayto serra les poings, soudainement conscient de ce qui allait se passer. Les passants avaient déserté la rue.

Je ne veux plus travailler avec toi, Pavel. Ce pays a besoin de quelqu’un qui puisse véritablement s’occuper de lui !

Le jeune homme avait haussé le ton et fait un pas de trop ; il recula légèrement, penché en arrière comme poussé, avant de perdre l’équilibre et de chuter. D’un coup d’œil, le prénommé Pavel avait ordonné à l’un de ses hommes de tirer.

Je hais ce pays autant que ceux pour lesquels je suis censé travailler, conclut l’adulte, les yeux rivés sur l’adolescent silencieux qui tentait péniblement de se redresser. Puisque vous ne désirez plus travailler avec nous, je vous remercie.

Le lourd manteau clair de l’inconnu se teintait lentement de sang. S’il parvint à se soulever du sol, sa tête demeurait penchée, comme trop lourde pour sa nuque. Rayto baissa légèrement les yeux, repassant dans son esprit les souvenirs de leur rencontre.

v

Quelques heures plus tôt, Rayto avait encore échoué à son examen d’entrée, pourtant tenté à cinq reprises. Il s’agissait de la fois de trop : l’épreuve d’admission aux services secrets de l’État, les R.G.E., Renseignements Généraux de l’État, lui était désormais définitivement interdite. Il n’avait plus qu’à se trouver une autre voie. Il y aurait volontiers songé si un autre métier l’avait intéressé mais, depuis tout jeune, il s’était juré qu’il servirait son pays.

Quittant la large avenue du centre de la ville qui menait au centre d’examen, il serra au creux de son poing la feuille de papier léger qui se froissa. Il ne connaissait que trop bien les quelques lettres en rouge tamponnées de travers par rapport à la feuille, six lettres déjà lues et relues bien plus que cinq fois. « Recalé ».

Dépité, il tournait la tête en direction du centre d’examen avant que celui-ci ne disparaisse de sa vision, lorsque son regard tomba sur un individu en particulier. Grand, blond, les yeux clairs, portant une lourde redingote de couleur crème et une longue écharpe… il le connaissait. Ou plutôt, il l’avait déjà vu à plusieurs reprises, et ce dans le hall d’entrée du centre d’examen en pleine discussion avec un examinateur ou un secrétaire.

Sans réfléchir, Rayto fit demi-tour et lui emboîta le pas. Cet homme avait un lien avec les R.G.E. ; Rayto avait voulu en faire partie. Il fallait qu’il en sache davantage.

L’homme blond marchait d’un pas léger, tournant la tête dans toutes les directions afin d’appréhender le maximum de ce qui l’entourait. Un instant, Rayto, qui le suivait, saisit son regard : il semblait ravi, émerveillé par ce qui l’entourait. Une femme arrêtée devant l’étalage d’une épicerie tenait un enfant par la main, et le jeune homme blond le contempla avec ravissement, ralentissant le pas pour pourvoir le regarder plus longtemps.

Seulement, s’il était fasciné par son environnement, il marchait droit devant lui selon un itinéraire précis, suivant la même artère jusqu’à ce que sa préférence n’aille à une rue plus étroite. Rayto leva les yeux au-dessus des hautes maisons de pierre claire, où un autre bâtiment, plus imposant, se dessinait. Lourd, orné de colonnes doriques et de diverses gravures de blasons, coiffé d’un dôme et lié à une tour, il constituait un parfait exemple de l’architecture du pays, à la fois harmonieux mélange du style d’autres nations et mixture insipide sans caractéristique propre.

Il s’agissait de la gare. Et le jeune homme se dirigeait droit dessus.

Rayto lui emboîta le pas. Mû par une pulsion irrépressible, il le suivit jusque dans le hall d’entrée jusqu’à apprendre sa destination, tendant tout simplement l’oreille au-dessus du brouhaha des voyageurs et de leurs bagages. La gare était étonnamment peuplée par rapport aux rues de la ville, aussi eut-il davantage de difficultés pour prendre lui aussi un billet sans pour autant le perdre de vue. Car il comptait bien entrer en contact avec cet étranger pendant le voyage. Pourquoi ? Il n’en savait rien. Il le voulait, rien de plus. Peu importe où cet adolescent allait, il l’y suivrait puis lui parlerait. Des R.G.E., de ce qui le rendait si heureux, peu importait, il lui parlerait. Cela s’imposait à lui comme une tâche vitale.

Les yeux fixés sur les cheveux blonds qui surmontaient d’une dizaine de centimètres la plupart des têtes, il prit le billet que le guichetier avait posé à son attention à une extrémité du bureau, puis lui emboîta le pas. Avant de se heurter à un homme, légèrement plus grand que lui. Leurs regards se croisèrent un instant ; ils ne se connaissaient pas. Ce que Rayto connaissait, par contre, c’était le blason brodé sur le col du manteau sombre, disposé stratégiquement sous l’oreille gauche de façon à n’être visible que de ceux connaissant cet emplacement au préalable : cet homme était un membre des Renseignements Généraux.

Il murmura une excuse, tenta un sourire puis poursuivit sa route, renonçant à faire un précautionneux détour de peur de perdre définitivement celui qu’il suivait. Il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule, en direction de l’homme qu’il avait percuté. Ce dernier sortait de la gare. Hors jeu. Cela ne signifiait qu’une chose : ils étaient plusieurs. Ils n’en avaient tout de même pas après lui, si ? Impossible. Ils ne l’auraient pas approché au point de le toucher.

Soit il s’agissait d’un complot national destiné à rendre la blessure plus cuisante, soit il faisait une fixation sur cette organisation tant convoitée…

Il fit un pas en arrière, coupé dans son élan. Le jeune homme blond s’était arrêté et Rayto se trouvait bien trop près de lui pour passer inaperçu.

Le train que vous désirez emprunter est bondé, disait l’employé de la gare à qui il parlait. Je vous prie de nous excuser et de vous diriger vers le quai numéro un…

L’homme blond, légèrement troublé, acquiesça et suivit la direction indiquée sans s’inquiéter de Rayto, qui demanda à l’employé s’il devait s’y rendre aussi, ayant un billet pour la même destination.

L’homme réclama avant tout son passeport, lui donnant l’occasion de chercher le blason brodé sous l’oreille gauche. Il le trouva et serra les poings dans les poches de son manteau. Encore un membre des services secrets…

Je vous en prie, vous pouvez vous diriger vers le quai numéro un.

Son ton avait été beaucoup moins aimable que celui avec lequel il s’était adressé au jeune homme blond. Était-il possible que ce soit cet adolescent qu’ils suivaient ? L’un des leurs ?…

Peu importait. Il désirait rencontrer cet inconnu, le reste lui importait peu. De toute façon, cela ne le regardait en aucun cas.

Le train était quasiment vide. Il comportait peu de wagons, mais quel faste !… Digne de l’ancien régime ! Dans les tons rouges, noirs et or, les parois étaient ornées de tentures brodées, de tableaux de chefs d’État – modernes ; il était impossible de concevoir l’affichage en pays démocratique de portraits de têtes couronnées ! Ce train n’avait strictement rien à voir avec celui miteux, gris et étroit dans lequel il avait pu voyager à plusieurs reprises. Pourtant, il n’avait pas payé de billet pour une première classe… Traitement de faveur inexpliqué ou était-il victime d’un nouveau complot ? Allait-on faire dérailler le train sur un pont au-dessus d’un précipice ?

Quel idiot il était, tout de même. Il n’y avait probablement pas à chercher bien loin.

Dans le deuxième wagon, il retrouva celui qu’il cherchait. Les mains sagement posées sur les genoux, il regardait avec ravissement le mur grisâtre qui apparaissait par la fenêtre.

- Je peux m’asseoir en face de vous ?

Rayto n’aurait rien pu dire de plus douteux : la majorité des places étaient vacantes. Cependant, le garçon sourit, et acquiesça. Le contact était établi, et ce de la plus douce façon qui soit.

- Il n’y a pas grand chose dans le Sud du pays, commença-t-il.

- Probablement. Je n’y suis encore jamais allé !

Le train s’ébranla, avec un choc inattendu. De quelle antiquité dénichée de derrière les fagots s’agissait-il donc ?!

- Et qu’est-ce qui vous pousse à y aller, dans ce cas ? reprit Rayto en jetant un coup d’œil nerveux par la fenêtre.

- Je veux voir la mer !

Le garçon ne plaisantait pas. Tout dans son visage démontrait une sincérité ingénue, de ses yeux légèrement écarquillés à son léger sourire immotivé.

- Je ne l’ai jamais vue.

Le train quitta la gare et ses murs de pierre pour le froid enneigé de l’hiver. Au paysage urbain succédèrent les champs, puis, bien des heures plus tard, les plaines blanches. Le trajet choisi par le jeune homme n’avait strictement rien de logique : alors qu’il aurait été bien plus rapide de se diriger vers le Nord pour atteindre la mer, il avait préféré un billet pour la mer du Sud, coupant par la même la quasi-totalité du territoire. Il y avait deux journées de train pour y parvenir. De quoi faire connaissance…

Mais Rayto et l’inconnu ne firent pas connaissance au sens où l’on pourrait l’entendre. S’ils parlèrent de la mer, de leur ville natale et de leur amour mutuel pour la neige, ils ne s’embarrassèrent en aucun cas de leur nom ou de leur passé. De leurs entretiens Rayto put déduire que cet adolescent descendait d’une famille puissante au sein de l’État, et que l’un de ses amis était membre de l’administration des R.G.E..

Il put déduire autre chose des heures passées l’un en face de l’autre à contempler le paysage : c’était lui que les membres du R.G.E. suivaient. Les allées et venues d’individus au col brodé demandant au jeune homme d’un ton obséquieux s’il désirait quelque chose ne permettaient plus aucun doute. Ils l’espionnaient, et il ne s’en doutait pas le moins du monde.

Le premier arrêt fut dans la capitale, de nombreuses – trop nombreuses – heures plus tard. Rayto avait déjà pris le train dans cette direction, et il se souvenait d’au moins trois arrêts. L’hypothèse du complot s’immisça de nouveau dans son esprit, mais celui qui l’accompagnait ne lui laissa pas vraiment le temps d’y réfléchir. Le nez levé, il admirait de son éternel air ravi les épais flocons blancs qui tombaient au sol, et Rayto se sentit obligé de le saisir par le bras lorsqu’il fit mine de traverser une avenue sans regarder.

- Faites un peu attention, tout de même !

Le jeune homme ne répondit pas. Son sourire avait disparu, et il le fixait avec incompréhension.

- Que fait-il ? murmura l’adolescent.

- Qui ça ?

- Cet homme ! Que fait-il ?

Ce n’était pas Rayto qu’il regardait, mais un autre homme, derrière lui. Ce dernier renvoyait une femme avec rudesse, son passeport en main, la poussant dans la direction opposée à la gare.

L’adolescent échappa à l’emprise de Rayto, qui ne put que lui courir après, glissant dans la boue noirâtre formée par la neige fondue et cent fois piétinée.

L’adolescent s’interposa entre celui qu’il avait d’abord remarqué et la femme d’allure piteuse, rendit son passeport à celle-ci et demanda de quoi il en retournait. Sa forte carrure n’impressionna pas son adversaire, qui s’excusa brièvement et quitta la place.

- C’est un membre des R.G.E…, souffla le garçon, la mine sombre.

Il l’avait remarqué, lui aussi ? Bien. S’il était ingénu, il n’était pas niais. Un bon point pour lui…

- Que comptez-vous faire ? demanda simplement Rayto.

- Les arrêter ! Ils n’ont strictement aucun droit d’agir sur tous ces gens.

Rectification faite : si, il était niais. Il avait parlé des R.G.E. à Rayto, révélant qu’il avait un lien avec eux, ce qu’il n’était pas vraiment censé divulguer à n’importe qui. « Mais bon, se dit Rayto en faisant de son mieux pour dissimuler son sourire derrière son écharpe, cela lui ressemble. »

À grands pas, l’adolescent s’approcha d’un individu en particulier, qui sembla le reconnaître, et auquel il montra une carte. Ils avaient quitté le boulevard pour une rue plus étroite. Plus miteuse, aussi.

- Sur quel dossier travaillez-vous ? s’enquit-il d’une voix ferme.

- Il nous est impossible de vous répondre, fit l’autre après un instant d’hésitation.

- Ils ne veulent pas que vous voyiez certaines choses, intervint Rayto, comme les trains ordinaires, les villes ordinaires, ou des individus ordinaires. Ai-je raison ?

Le visage du membre des R.G.E. se crispa légèrement, ses yeux rivés sur Rayto se réduisant à deux fentes.

- C’est la vérité ? renchérit le jeune homme.

- Je ne suis pas en mesure de vous répondre.

- Dans ce cas, indiquez-moi où se trouve l’individu chargé de votre faction ! Je lui demanderai.

- Je suis là, coupa quelqu’un derrière eux.

Le souffle de Rayto se coupa, et il recula instinctivement d’un pas en voyant le visage du supérieur en question. Le… le directeur des R.G.E. ?! Le directeur en personne !…

- Ce n’est pas vrai, n’est-ce pas ? Que je suis la cause de cette agitation…

Le jeune homme blond semblait le connaître, lui aussi. Il lui souriait, sans surprise.

- Pavel, ce n’est pas vrai, n’est-ce pas ? Tu n’as rien à me cacher… n’est-ce pas ?

- Rentrons. Tu n’as rien à faire ici.

- Je veux voir la mer…, se défendit faiblement le jeune homme.

Il baissa la tête vers le pavé enneigé, le visage soudainement empreint de douleur. Rayto avait vu juste. Ces individus avaient voulu garder leur petit oiseau, probablement un bienfaiteur, là où il continuerait à croire que tout allait bien dans le meilleur des États possibles.

- Je t’ai cru, Pavel. Je vous ai tous crus. Je voulais… Je voulais…

v

Le lourd manteau clair de l’inconnu se teintait lentement de sang. S’il parvint à se soulever du sol, sa tête demeurait penchée, comme trop lourde pour sa nuque. Rayto baissa légèrement la tête, repassant dans son esprit les souvenirs de leur rencontre. Le sourire ingénu et sincère de ce jeune homme à peine sorti de l’adolescence, ses gestes lents, sa voix immature n’allaient, dans quelques secondes, plus exister. Il ne connaissait ni son nom, ni son passé. Il ignorait tout de son lien avec le président des R.G.E., qu’il appelait par son prénom et qui l’abattait pourtant froidement en pleine rue car il n’entrait plus dans ses vues. Cependant, il avait beau lui être totalement étranger, il lui semblait qu’il le comprenait. Paradoxalement, les yeux rivés sur le corps qui se mourait, il s’expliquait enfin cet éternel sourire : une croyance sans faille en ses idéaux. Ce jeune homme avait cru en l’État, avait placé ses espoirs et ses efforts en lui. Ayant réalisé que la vérité était ailleurs, il avait alors voulu changer le système, en vain.

Il fit volte-face et quitta la rue. Il n’ignorait pas que, dans quelques jours, il aurait des problèmes ; il fallait qu’il quitte la région. Les R.G.E. étaient sans pitié, la scène dont il venait d’être le témoin en était une preuve supplémentaire.

- Vous étiez présent à l’épreuve d’admission de ce matin, n’est-ce pas ?

Il leva le visage, surpris. L’un des individus en costume le regardait avec condescendance.

- J’y ai même été recalé, répondit Rayto, hésitant entre fuite inutile et immobilité stupide.

- Un poste aux R.G.E. en échange de votre silence.

Un papier hâtivement rempli lui fut plaqué sans ménagement entre les mains, et l’homme repartit comme il était venu. L’on emmenait le corps de l’adolescent, et Rayto le suivit des yeux un instant. Faire partie des R.G.E. ? Après ce qu’il venait de voir ?!

Cet étrange enfant dont il ne connaissait rien lui faisait un présent aussi indirect qu’inattendu. Il allait l’accepter avec plaisir !

Souriant légèrement, il empocha le papier, et se mit en quête de la gare. Avec un peu de chance, il pourrait commencer le lendemain.

Petit mot de l’auteur :

Pour mon premier concours d’écriture, je ne m’attendais pas à un tel résultat. Cela est sans équivoque très encourageant ! Je remercie ceux et celles qui prendront ou ont pris la peine de lire.

Beaucoup de réflexions, de changements, et d’angoisse – devant la date cruciale qui s’approche -, pour parvenir à rédiger quelques pages. D’une chasse au monstre, en passant par une réécriture de la Genèse, je suis finalement parvenue à la confrontation entre un homme politique corrompu et un étrange jeune homme qui a pris soudainement conscience de l’état déplorable du pays en lequel il a toujours cru. Et qui en sort vainqueur ?…

Mais il faut se rassurer, cet État est purement hypothétique !

Ou pas.

Lauralie LEGUAY

septembre 22nd, 2011

Pierre DELOBEL Concours de Nouvelles ZINC de LIVRES 2011 (cat. adulte)

 

Le dernier matin.

Les étoiles pour seul spectacle, tu restes immobile, les yeux écarquillés. Combien de temps ? Une éternité sans doute. L’air est chaud et un épais souffle vient caresser ton visage. Un vent qui te lave de ce passé révolu ? Tu fermes la portière et, dans le reflet de la carrosserie, le paysage semble danser.

Ton jerrycan à la main, tu te décides à marcher, le fond d’essence rythmant ton pas. Il a fallu que cela t’arrive au milieu de Bali. Pas l’ombre d’un lampadaire pour faire naître un espoir au fond de ta pupille. Le bruit de tes sandales sur l’asphalte accompagne tes pensées.

Tu te souviens du luxe des voyages offerts par la compagnie pétrolière qui t’emploie. Toutes ces destinations de rêve dans lesquelles tu arrivais en jet privé, ces villas indécentes construites au cœur des plus beaux paysages, à grand frais de dessous de table, ces filles, ces chauffeurs. Souvent, quand tu repartais, le décor n’était plus le même. Partout où tu passais, le sol devenait un champ d’extraction. Là aussi, les valises pleines étaient monnaie courante.

Ton pouce levé ne te servira à rien cette nuit. Les voitures passent sans s’arrêter, leurs phares te donnent quelques secondes d’illusion, puis de visibilité. Tu aperçois un panneau indicateur. Indiciblement, ton pas s’accélère, tes yeux se fixent sur les quelques lettres que tu veux rapidement déchiffrer. 7 km. La station la plus proche est à une heure de marche puis il te faudra revenir, fatigué et le bidon plein. Tu soupires.

Quand as-tu cessé d’être le roi du pétrole ? Dès ton arrivée à Bali. Tu ne le savais pas encore mais déjà tout t’échappait. Arrivé par vol régulier, tu t’offrais des vacances en solitaire, en pays inconnu, hôtel modeste et repos, laissant à Bruxelles ce don incroyable qui a fait ta fortune, ta célébrité, ta perte.

Certains appellent ça de la sorcellerie. Sorcier, tu es plutôt sourcier. Capable de déceler la présence de pétrole quand tu marches à sa verticale. Tu passes au-dessus d’une nappe pétrolière et immanquablement, ton pied se met à trembler, puis à sautiller. Plus le fluide est proche de la surface, plus tes jambes s’agitent. Tu deviens un pantin désarticulé, chahuté par les vibrations incontrôlables de tes hanches, le dos ondulant comme un gecko, cherchant l’équilibre par de vifs mouvements de bras, les yeux hypnotisés par le sol et puis tu t’écroules. On vient te chercher, on t’éloigne du centre sismologique qui t’ébranle. Il suffit ensuite de forer. Parfois la poche est petite, souvent tu as découvert de véritables puits d’or noir et tu es devenu une légende. En toi, tectonique et tecktonik se rejoignent. Craignant souvent les colosses aux pieds d’argile, le monde a vu cette fois émerger un petit homme, aux boucles blondes, aux yeux bleus, aux épaules graciles et aux pieds de feu.

A Bali, tu ne t’y attendais pas, tu t’es mis à danser sur les rizières, homme blanc au milieu des collines zébrées de vert, serpentées de palmiers ; homme debout foulant les graines que les cultivateurs ont planté en se cassant le dos ; homme à tête nue parmi les chapeaux de feuilles de bananiers ; homme fou comme un échassier pris dans la vase.

La nuit est infinie devant toi, la route est longue et tu ne cesses d’avancer au rythme régulier de tes souvenirs. Au loin, le bruit du vent dans la luxuriante nature, le cri d’un oiseau nyctalope, le ronronnement des moteurs qui approchent et jamais ne s’arrêtent.

Rien, il n’y avait rien dans cette rizière dépecée par les bulldozers des compagnies pétrolières. Tout le monde y a cru, tout le monde est venu, pour rien. Tu es resté seul, devant ce charnier, après la tempête si médiatique. Tu es retourné dans ta voiture et ton chauffeur t’a ramené dans le silence de l’hôtel. Trop de silence, sans doute, comme maintenant au bord de cette route. Tu as décidé de t’acharner.

Le résultat ne s’est pas fait attendre, on t’a vu danser dans les villages de pécheurs, sur les plages de sable noir semées de barques chamarrées, les pieds caressés par les vagues au milieu des producteurs de sel qui recueillaient l’eau dans leurs feuilles géantes, jusqu’au retour des héros-pécheurs qui s’amusaient de ta chorégraphie alors que le village se mobilisait pour porter leurs embarcations. Ils t’appelaient le-poisson-dans-le-filet, à cause de ta façon de t’ébrouer.

Nouvelle désillusion. Et de plage, il ne restait que le souvenir après les pelleteuses. Un village retourné par ton passage.

Un camion semble ralentir, la vive lumière des phares t’arrache les rétines. Aveuglé, tu sens ton corps perdre l’équilibre et tes pieds franchir la ligne blanche. Dans un grondement de klaxon, tu vois ta vie défiler et tu attends le choc, résolu à être renversé par le monstre routier. L’air te fouette le visage dans un fracas assourdissant et te projette sur le bas côté. Le monstre routier s’éloigne sans même freiner. Assis par terre, une terre tiède et humide, tu pleures.

On t’a vu danser au sommet du volcan, frappant le sol cendré dans un nuage de poussière, respirant le soufre jusqu’à l’ivresse, réveillant la divinité ardente et son souffle rauque.

On t’a vu danser en sarong dans les mille temples, aux pieds des statues de pierre grise, brisant la sérénité des Meru et de leurs toits aux multiples étages, injuriant les ancêtres de tes gestes impies, faisant trembler les colonnes sacrificielles, piétinant les offrandes au sol, à faire peur aux enfants.

Rien, rien, rien et les machines destructrices n’ont plus cru à tes appels. Seul, seul, de plus en plus abandonné par ceux qui te faisaient confiance.

Voilà enfin la station essence qui apparaît à l’horizon, le moment le plus douloureux de la nuit pour toi. Celui qui va consister à t’approcher de ces cuves de pétrole et à voir la démence envahir tes jambes. C’est aussi pour cela que tu avais besoin d’un chauffeur, c’est lui qui faisait le plein. C’est pour cela que ce soir, seul au volant, tu ne voulais pas t’arrêter et que tu as tenté ta chance, jusqu’à la dernière goutte du réservoir. Le préau lumineux se distingue à l’horizon. Temple moderne que tous les automobilistes vénèrent, sanctuaire maudit pour toi, lieu d’humilité où ton corps se dérobe à ta volonté. Tu es puni par là où tu as péché. Le monument se dresse devant toi, les néons fiers, les bornes irradiantes. Tu t’arrêtes, gardes tes distances, encore impavide, tu observes, tu cherches une bonne âme qui accepterait de remplir ton jerrycan. Et là, alors que tes yeux s’accoutument, tu vois ce que tu n’aurais jamais dû voir. Tu n’en reviens pas. Ta voiture est là. Un homme est en train de faire le plein. Oui, c’est ta voiture qu’il a volée. Tu la reconnais, tu le reconnais et tu comprends. Tu cours après, tu cours avec toute l’énergie du désespoir, de la colère d’un homme floué.

On t’a vu danser dans la forêt des singes, plus animal qu’eux, dans la caverne de l’éléphant, plus terrifiant, dans la grotte des chauves-souris, dans le tourbillon de leur vol effréné, dans les jasmins, les hibiscus.

On t’a vu danser partout et partout je t’ai piégé, moi qui étais à tes côtés mais que tu ne voyais pas, moi ton fidèle chauffeur, ton pire ennemi. Moi qui fus ton guide, je t’ai amené là où je voulais. Oui, un seul homme a suffit pour te neutraliser, moi.

Le rituel était toujours le même, tu m’indiquais un lieu sur la carte, je t’y conduisais ruminant ma colère de te voir chercher à détruire ma terre. Mes ancêtres ont fait de cette île la plus belle, les divinités l’ont élu paradis, les hommes veulent la posséder. Et toi, avec tes pieds, tu allais y creuser des puits. Alors quand ton regard happé par la beauté des lieux laissait échapper ta vigilance, je versais un peu d’essence sous tes pieds et ta sorcellerie perdait tout repère. Danse et transe. Tu as fini par manquer de confiance, tes employeurs aussi. Mon île est si généreuse qu’elle donne à tout homme ce qu’il est venu chercher. Mais, toi, tu n’auras rien.

On t’a vu danser, comme aucune balinaise n’oserait jamais, sans raffinement, habité par d’invisibles créatures folles, le visage plus menaçant qu’un masque aux yeux exorbités par la haine. Et cela m’était insupportable.

Hier, tu as enfin baissé les bras, levé les yeux au ciel et poussé un soupir avant de me commander un billet d’avion pour l’Europe. J’ai levé les bras au ciel et poussé un cri dans la voiture qui me menait à l’aéroport. Tu ne seras que de passage sur cette île et tu iras piller d’autres paysages.

Mais tu as décidé de sortir pour une nouvelle escapade, tenter une dernière fois ta chance. Insatiable. Tu fais partie des gens qui claironnent « un dernier pour la route » sans vraiment en avoir l’envie, juste par habitude. Et cette nuit, au bord du lac sacré Batur il fait noir alors tu te laisses guider par tes pieds. Tes pieds devins. Dans les reflets scintillants de la lune sur l’eau, on pourrait croire que ta silhouette danse mais ce n’est qu’illusion. Tu es immobile, petit devant l’immensité de cette beauté, petit les bras ballants, petit et perdu. Et puis miracle, ta voiture ne démarre plus. Evidemment, tu détestes tellement faire le plein que tu risques toujours la panne, mais cette fois, je crois plutôt que ce sont mes ancêtres qui t’ont donné cette leçon. Je le crois parce qu’ils ont également fait en sorte que je croise ton chemin, que je retrouve ta voiture et que je puisse la démarrer. La suite tu la connais, j’ai volé ta voiture pour te porter un coup fatal, pour fatiguer définitivement tes jambes, pour les briser, pour te voir partir de mon île les pieds devant s’il le faut.

Tu as couru pour essayer de me rattraper. Ne t’inquiète pas, je t’attends au village.

***

Ce matin, je suis posté dans la rue principale qui mène à l’hôtel, ton billet d’avion à la main. Je te vois arriver, tu as enfin trouvé un véhicule pour te ramener. On a le véhicule qu’on peut, tu as souvent eu le privilège d’un jet privé, aujourd’hui le contraste est frappant. Un cultivateur s’est montré charitable et sur sa charrette tirée par son unique bœuf, il t’a laissé grimper puis dormir, ton bidon en plastique pour oreiller. Tu dors, tes mollets pendant balancent au rythme lancinant du chariot. Décidément tes pieds ne cessent de danser.

C’est jour de funérailles au village, tout le monde se retrouve pour la procession religieuse. Ici, ce jour est un jour de fête, et pour moi c’est encore plus vrai. Derrière un char surplombé d’un taureau de tissu noir et or, la foule se presse. Chacun porte une offrande jusqu’au lieu de crémation, souvent un plateau de fruits, parfois des fleurs. Le recueillement et le faste se joignent autour du défunt pour l’accompagner une dernière fois. Ton chariot rejoint la manifestation malgré lui. Il est bientôt prisonnier au cœur du cortège silencieux, tellement silencieux que tu ne te réveilles pas. Je te vois passer devant moi, puis disparaître lentement dans ce rassemblement, accompagnant toi aussi l’un de mes ancêtres, et pour seule offrande tu n’as que ton bidon, vide. Le symbole me fait sourire.

Petit mot de l’auteur :

“Lorsque j’ai lu le thème « Etranges étrangers » je ne connaissais pas le poème de Prévert. Je n’avais aucune référence.

J’ai tout de suite placé l’action sur une île qui me fait rêver… j’avais envie de voyager. Naturellement, l’étranger est devenu un touriste sur lequel un « local » porte son regard. Nous sommes tous l’étranger lorsque que nous sommes à l’étranger.

Mais l’étranger, dans cette nouvelle, n’est pas étrange parce qu’il vient de loin, il est différent parce qu’il a un don particulier.

J’aime verser dans l’eau claire de la réalité, une goutte de surréalisme et un soupçon de poésie. Tout à coup, un précipité se forme et entraine l’histoire dans un tourbillon enivrant. J’appelle cela le SuCréalisme.

Vous avez aimé ma nouvelle « Le dernier Matin » ? Je vous en remercie et vous invite à découvrir mon premier roman « Porteur de Valises » (SuCréaliste aussi) aux éditions Kirographaires : www.edkiro.fr/porteur-de-valises.html

Pierre DELOBEL

août 23rd, 2011

Z comme…

Zaü, Le jeu des sept cailloux, Grasset

Zaü a très vite travaillé dans l’édition jeunesse avant de collaborer avec la presse (Bayard et Milan) puis la publicité, tout en continuant d’être publié chez les éditeurs jeunesse. Mais c’est chez Rue du monde que Zaü révèle tout son talent et son attention à la différence, au respect de l’autre. Il peut donner toute la dimension de cette inspiration qu’il puise dans ses nombreux voyages.

Zinc éditions

http://www.zinc-editions.net/htm/index2.htm

C’était en 2003. Dans une atmosphère de numérisation généralisée, de fin des haricots en général, et de celle du livre en particulier, une envie de rustique et de bon gros papier est venue à quelques individus concernés et un premier ouvrage est né : une nouvelle sur des sous-bocks. Et pour appuyer l’affaire, l’histoire éditée se passe dans un bar. Ainsi l’objet participait à la narration. Partant de ce principe, l’équipe de Zinc éditions a continué à réfléchir au support pour raconter des histoires autrement, et surtout pas en mode binaire. Pour une approche de la lecture plus ludique, moins individuelle et un peu légère.

août 23rd, 2011

Y comme…

Eric Yung, Les nouvelles archives de l’étrange, Le Cherche-Midi

Eric Yung a été flic et flambeur. Antigang et cocaïne. Le jour, il traquait des voyous, la nuit, il trinquait avec d’autres, brûlant la chandelle par les deux bouts. A vingt ans, le vice était sa vertu, et il tombait gonzesses et beaux garçons. Il a fini par fêter ses trente ans en prison. Il est aujourd’hui journaliste et écrivain, et puise dans la richesse de son vécu pour faire jouer les parts d’ombre et de lumière de l’être humain.

août 23rd, 2011

S comme…

Dominique Sampiero, Le jeu des sept cailloux, Grasset

Dominique Sampiero est écrivain et poète. Il commence à écrire assez jeune et devient instituteur à l’âge de 22 ans. Il est principalement connu pour l’écriture avec Tiffany Tavernier de deux scénarios de longs métrages, réalisés par Bertrand Tavernier : Ça commence aujourd’hui en 1998 et Holy Lola en 2004. Il a reçu le Prix du roman populiste pour Le Rebutant (Gallimard, ” L’un et l’autre “, 2003).

Jean-Noël Schifano, Le vent noir ne voit pas où il va, Fayard

Jean-Noël Schifano, sicilien par son père et lyonnais par sa mère, a dirigé de 1992 à 1998 l’Institut français de Naples. Directeur littéraire aux éditions Gallimard, critique à la N.R.F et au Monde, il a traduit les grands auteurs italiens, parmi lesquels Umberto Eco (Le Nom de la rose, entre autres), Leonardo Sciascia, Alberto Savinio, Italo Svevo, Elsa Morante.

Françoise Simpère, Le jeune homme au téléphone ; Les latitudes amoureuses ; Ce que veut Lola, Editions Blanche

Françoise Simpère est une journaliste qui a écrit divers romans érotiques et deux essais qui exposent sa vision des amours plurielles : Aimer plusieurs hommes et Guide des amours plurielles. Elle y explique sa vision de ce qu’elle appelle le « lutinage » amoureux, vision d’un couple libre mais engagé pour élever à deux ses enfants. Elle a créé en 2010 une maison d’édition « Autres Mondes », pour « publier des ouvrages permettant d’imaginer un autre monde plus souriant. »

Jérôme Soligny, Je suis mort il y a vingt-cinq ans, Naïve

Jérôme Soligny est artiste-musicien, auteur-compositeur, écrivain, journaliste et traducteur. Il a consacré plusieurs ouvrages à David Bowie et un, co-signé avec son ami Etienne Daho, à Françoise Hardy. Il a également édité deux recueils de poèmes et écrit dans Rock&Folk. Son premier roman est un récit sobre et intime qui embarque avec pudeur le lecteur dans les pensées d’un jeune homme infecté par le sida au début des années quatre-vingt.

août 23rd, 2011

R comme…

David Ramolet, Les ombres de Craonne, In octavo

Auteur, compositeur, interprète, chroniqueur radio, romancier, David Ramolet brosse des portraits d’hommes et de femmes dans leur quotidien, les décrit avec poésie et humour. Sa plume généreuse et sensible nous les rend attachants. Il puise ses inspirations dans les personnages pittoresques et truculents qui ont bercé son enfance. Dans Les ombres de Craonne, il évoque la guerre, la vraie, celle de 14-18.

Françoise Rey, Les avatars de monsieur Pierre, Editions Blanche

Considérée comme la « grande dame de l’érotisme », Françoise Rey explore dans ses romans les fantasmes les plus variés avec une grande tendresse mêlée d’une incorrigible impertinence. Tour à tour torrides, humoristiques, sensuels ou romantiques, mais toujours dotés d’une dimension psychologique, ses récits charment bien au-delà de la simple étiquette érotique.

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